II
LE VAISSEAU AMIRAL
Le lendemain à l’aube, le vent avait considérablement forci, le Solent était derechef parcouru par de courtes vagues coléreuses. A bord du vaisseau amiral comme des autres bâtiments de la petite escadre, les mouvements étaient assez désagréables. Les bâtiments tiraient sur leurs câbles comme s’ils ne rêvaient que de se jeter à la côte.
Les premières lueurs lugubres qui commençaient d’éclairer les vaisseaux trouvèrent Bolitho installé à sa table et occupé à relire ses ordres écrits d’une main très soignée, tout en essayant de s’abstraire des bruits ambiants. Le bâtiment se préparait pour un nouveau jour. Il savait que Herrick était monté sur le pont à l’aube et que, s’il y allait lui-même, cela ne ferait que le gêner dans les préparatifs d’appareillage, tant du Benbow que du reste de l’escadre.
Une telle manœuvre pouvait à tout moment mal tourner. La guerre avait fait des ravages, ils manquaient de bâtiments, d’équipement et d’expérience. Ils manquaient surtout d’hommes amarinés. A bord d’un bâtiment neuf, au sein d’une escadre nouvellement formée, les choses devaient même sembler bien pires aux yeux des commandants et des officiers de Bolitho.
Pourtant, Bolitho ressentait un besoin irrépressible de monter sur le pont. Il en avait besoin pour mettre de l’ordre dans sa tête, pour sentir ses bâtiments et l’ensemble qu’ils formaient.
Ozzard lui jeta un coup d’œil et traversa le pont recouvert de toile à damier pour lui servir un peu de son café noir.
Bolitho n’en connaissait sur son domestique guère plus que ce qu’il en savait lorsqu’il était arrivé à bord du Lysandre, alors commandé par Herrick, en Méditerranée. Malgré sa veste bleu marine et son pantalon rayé, il ressemblait toujours plus à un clerc de notaire qu’à un marin. On prétendait qu’il n’avait dû d’échapper au gibet qu’à sa fuite dans la marine, mais il avait fait preuve d’une grande loyauté et d’une espèce d’intelligence un peu étrange.
Bolitho l’avait emmené chez lui à Falmouth et il y avait découvert une autre facette de ses capacités. Les lois, les impôts devenaient chaque année plus compliqués au fur et à mesure que la guerre se prolongeait. Ferguson, le maître d’hôtel manchot de Bolitho, avait volontiers admis que les comptes avaient bien meilleure allure après le passage d’Ozzard.
De l’autre côté de la portière, le factionnaire fit claquer son mousquet sur le pont et aboya :
— Votre secrétaire, amiral !
Ozzard se glissa vers la porte pour laisser le champ libre au nouvel arrivant, Daniel Yovell. C’était un homme rougeaud, à l’air jovial, qui parlait le rude dialecte du Devon et ressemblait plus à un fermier qu’à un écrivain de bord. Pourtant, il écrivait bien, d’une grosse écriture aussi ronde que lui, et n’avait pas ménagé sa peine lorsque Bolitho s’était préparé à sa prise de commandement.
Il posa quelques papiers sur la table et tourna les yeux sans but précis vers les fenêtres aux verres épais. Recouverts de sel par les embruns, ils déformaient les silhouettes des autres bâtiments transformés ainsi en vaisseaux fantômes, dénués de toute réalité.
Il se mit à farfouiller dans ses papiers. Des navires et des hommes, des pièces, de la poudre, de la nourriture et des provisions pour les alimenter pendant des semaines, peut-être même des mois, si nécessaire.
— Votre aide de camp arrive à bord, amiral, commença précautionneusement Yovell. Il revient de terre avec le petit canot – et, cachant à peine un sourire : Il est allé enfiler quelque chose de sec avant de se présenter à l’arrière.
Le détail semblait beaucoup l’amuser.
Bolitho se carra dans son fauteuil et leva les yeux. Dire qu’il fallait autant de paperasses pour remuer une escadre… On entendait des palans grincer à l’arrière, des poulies s’entrechoquaient en cadence au milieu du martèlement des pieds nus. Des officiers mariniers au bord du désespoir menaçaient, juraient à voix basse, par égard sans aucun doute pour la claire-voie de l’amiral qui se trouvait à deux pas.
L’autre porte s’ouvrit sans bruit, l’aide de camp de Bolitho enjamba l’hiloire d’un pas léger. Rien ne trahissait la traversée mouvementée qu’il venait de subir depuis la pointe de Portsmouth, si ce n’est que ses cheveux châtains étaient un peu humides. Pour le reste, et comme à l’accoutumée, il était impeccablement mis.
Agé de vingt-six ans, il avait des yeux d’une couleur assez incertaine et une expression qui oscillait entre l’indifférence et une légère ironie.
L’honorable Oliver Browne, lieutenant de vaisseau, était l’officier que l’amiral Beauchamp avait prié Bolitho d’embarquer à son bord, le lui demandant comme une faveur personnelle. Il avait toutes les manières aristocratiques de quelqu’un qui a été bien élevé. Ce n’était certes pas le genre d’homme dont on aurait dit qu’il était fait pour connaître la rude existence d’un bâtiment de guerre.
Yovell avança la tête :
— J’ai inscrit votre nom, m’sieur, rapport aux comptes du carré.
L’aide de camp jeta un coup d’œil au portefeuille et nota nonchalamment :
— Browne. Avec un e.
— Un peu de café ? lui demanda Bolitho en souriant – il regarda Browne poser sa sacoche de dépêches sur la table : Du nouveau ?
— Non amiral, vous pouvez prendre la mer dès que vous serez paré. L’Amirauté ne confirmera pas – il s’assit lentement. J’espère que nous allons gagner des climats plus cléments.
Bolitho approuva du chef. Ses ordres lui disaient de conduire son escadre à cinq cents milles de là, près des côtes nord-ouest du Danemark. Il y avait rendez-vous avec un détachement de l’escadre de la Manche, qui patrouillait par tous les temps dans les approches de la Baltique. Il recevrait d’autres ordres une fois qu’il aurait établi le contact avec l’amiral. Espérons, se dit-il, que j’aurai réussi à mettre l’escadre en condition avant de le rencontrer !
Il se demandait ce que la plupart de ses officiers allaient penser de tout cela : sans doute la même chose que Browne, si ce n’est qu’ils avaient encore plus de raisons de ne pas apprécier la chose. La plupart d’entre eux venaient de passer des années en Méditerranée ou dans les mers adjacentes. Le Danemark et la Baltique allaient leur paraître assez saumâtres.
Yovell présenta ses documents à la signature de Bolitho, avec la patience d’un maître d’école de campagne.
— J’aurai terminé les autres exemplaires avant l’appareillage, amiral.
Et sa grosse carcasse disparut en tanguant, comme un gigantesque ballon ballotté par les mouvements du bâtiment.
— Bon, je crois que tout est réglé, fit Bolitho en se tournant vers son aide de camp, toujours aussi impassible. Vous ne croyez pas ?
Il n’en était pas encore au point de lui livrer des confidences ou de lui faire part de ses doutes.
— Conférence des commandants ce matin, répondit Browne en souriant. Si le vent se maintient, le pilote assure que nous pourrons lever l’ancre aussitôt après.
Bolitho se leva et alla s’appuyer contre le rebord des grandes fenêtres. Il était content d’avoir ce vieux Ben Grubb à son bord. Pilote à bord du Lysandre, l’homme était devenu une véritable légende vivante : son sifflet aux lèvres, alors que le pont ruisselait de sang, il avait entraîné le bâtiment qui fonçait au milieu des lignes ennemies. C’était un énorme gaillard, large comme trois, la figure rouge brique ravagée autant par les embruns que par l’alcool. Cela dit, rien ne lui était étranger des tours que vous réserve la mer, des facéties du vent, de la manière de se sortir des glaces ou d’une tempête tropicale.
Herrick était lui aussi ravi d’avoir Grubb comme pilote. Mais, avait-il dit, « je ne suis même pas sûr que, si j’en avais décidé autrement, il ne serait pas venu quand même ! »
— Très bien, signalez à l’escadre en conséquence. Convocation à bord à quatre heures – et, avec un sourire : De toute manière, ils s’y attendent !
Browne ramassait ses papiers, mais il s’arrêta lorsque Bolitho lui demanda d’un ton assez abrupt :
— Cet amiral avec lequel nous avons rendez-vous, le connaissez-vous ?
Il fut surpris de l’aisance avec laquelle Browne lui répondit. En d’autres temps, il ne se serait jamais permis de demander à un subordonné son avis sur l’un de ses supérieurs. C’eût été comme de danser nu sur la dunette. Mais ces messieurs affirmaient qu’il devait avoir un aide de camp, quelqu’un de compétent en matière de diplomatie navale, il comptait donc l’utiliser.
— Sir Samuel Damerum a passé la plus grande partie de sa carrière d’amiral aux Indes et, plus récemment, aux Antilles. On s’attendait à le voir occuper de hautes fonctions à Whitehall, d’aucuns évoquaient même la succession de Sir George Beauchamp.
Bolitho le regardait fixement : décidément, ce n’était pas son monde.
— C’est Sir George Beauchamp qui vous a raconté tout cela ?
Browne ne sentit pas la pointe d’ironie sous la question.
— Naturellement, amiral. En tant qu’aide de camp, il était naturel que je sois au courant de ce genre d’information – il haussa négligemment les épaules. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi : l’amiral Damerum s’est vu attribuer son commandement actuel. Je crois savoir qu’il est homme d’expérience et qu’il est particulièrement versé dans ce qui touche à la protection du commerce. J’avoue que je ne vois pas très bien ce que ceci a à voir avec le Danemark.
— Allez vaquer à vos affaires, je vous prie.
Bolitho s’assit et attendit que Browne fût parti. Il marchait avec une souplesse presque gracieuse, comme un danseur. Ou plutôt, comme un escrimeur, songea Bolitho, amusé. Voilà qui était bien dans la manière de Beauchamp : il lui trouvait un aide de camp expérimenté, à qui il permettait ainsi d’échapper à une enquête fâcheuse.
Il repensa à Damerum. Il avait vu son nom s’élever échelon par échelon dans la liste navale. C’était un homme d’influence, mais il donnait l’impression d’être toujours un peu en retrait, jamais là où il se passait vraiment quelque chose.
Peut-être son expérience du commerce expliquait-elle son affectation présente. Le début de l’année avait vu un regain de tension assez inattendu entre les Danois et les Anglais.
Six bâtiments de commerce danois, escortés par une frégate de quarante canons, la Freja, avaient refusé de se laisser arraisonner par une escadre britannique qui voulait vérifier qu’ils ne transportaient pas de fournitures de guerre.
Le Danemark se trouvait dans une situation difficile. D’un côté, il était neutre, mais de l’autre, il dépendait des relations commerciales qu’il entretenait non seulement avec ses puissants voisins, la Suède et la Russie, mais encore avec les ennemis de la Grande-Bretagne.
Cette rencontre avait été sanglante. La frégate danoise avait tiré des coups de semonce, puis avait été obligée d’amener son pavillon après une heure d’un combat furieux. La Freja et ses six conserves avaient été conduites dans les Downs, mais, à l’issue de brefs échanges diplomatiques, les Britanniques, humiliés, avaient dû se résoudre à réparer la Freja à leurs frais, avant de la laisser regagner le Danemark avec le convoi.
La paix entre la Grande-Bretagne et le Danemark, amis de longue date, avait ainsi été préservée.
Peut-être Damerum avait-il été mêlé à cette première confrontation et maintenu à la mer avec son escadre à titre d’avertissement. Autre hypothèse, l’Amirauté pensait que la présence permanente de bâtiments dans les approches de la Baltique, l’arrière-cuisine de Bonaparte, comme l’appelait La Gazette, éviterait de nouveaux affrontements.
On frappa à la porte, Herrick entra dans la chambre, son chapeau à moitié écrasé sous le bras.
— Asseyez-vous, Thomas.
Il observa son ami. Une chaleur particulière émanait de lui. Ce visage franc et direct, ces mêmes yeux clairs qu’il avait découverts lors de leur première rencontre ici même, à Spithead. Quelques mèches grises parsemaient la chevelure, comme la gelée blanche qui décore les buissons, mais c’était toujours le même Herrick.
Celui-ci poussa un long soupir.
— On dirait que ces gens-là mettent toujours plus de temps à faire les choses, amiral – il secoua la tête. Parfois, je me demande s’ils n’ont pas des pouces à la place de doigts. Il y a bien trop de monde à agiter des chiffons de papier à la face des détachements de presse, et ce sont des marins expérimentés qui feraient fort bien notre affaire. Des anciens de la Compagnie des Indes, des matelots de gabare ou des gens qui naviguent au cabotage. Mais bon sang, amiral, c’est aussi leur guerre, après tout !
— Nous avons déjà eu ce genre de discussion, Thomas, lui répondit Bolitho en souriant.
D’un geste circulaire de la main il montra la chambre, les fauteuils de cuir vert, le mobilier confortable.
— Tout ceci est assez agréable. Votre Benbow est un bien beau bâtiment.
Mais Herrick était têtu comme jamais.
— Ce sont les hommes qui remportent la victoire, amiral, pas les bâtiments – il se calma un peu. Mais j’avoue que c’est un beau moment. Le Benbow est bon manœuvrier, il est plutôt rapide pour sa taille et, une fois que nous aurons pris la mer, je compte bien gagner encore un nœud en transbordant des munitions sur l’arrière.
Il avait les yeux perdus dans le vague, comme tout commandant qui doit se battre en permanence pour faire en sorte que son bâtiment donne le meilleur de lui-même.
— Et votre épouse ? Rentre-t-elle directement dans le Kent ?
Herrick se tourna vers lui.
— Oui, amiral. Dès que nous ne serons plus visibles de la terre, c’est ce qu’elle m’a dit – il sourit légèrement : Mon Dieu, j’ai bien de la chance.
Bolitho acquiesça.
— Et moi aussi, Thomas, de vous avoir encore une fois comme capitaine de pavillon.
Mais il voyait bien que Herrick était préoccupé et se demandait ce qu’il avait vraiment à lui annoncer.
— Je ne voudrais pas me montrer indiscret, amiral, mais avez-vous jamais pensé à… Je veux dire : accepteriez-vous d’envisager ?…
Bolitho le regarda droit dans les yeux.
— Si je pouvais la ressusciter, cher ami, répondit-il d’une voix très calme, je donnerais volontiers un bras. Quant à en épouser une autre ?
Il détourna les yeux. Il revoyait avec émotion la tête de Herrick qui arrivait d’Angleterre pour lui annoncer la mort de Cheney.
— Non Thomas, je ne crois pas. J’y ai renoncé. Et Dieu sait, Thomas, vous avez fait l’impossible pour me venir en aide. Parfois, je me sens si proche du désespoir…
Il se tut : mais que lui arrivait-il ? Lorsqu’il se tourna vers Herrick, il vit un homme empli de compassion, fier de pouvoir partager avec lui ce qu’il savait peut-être depuis plus longtemps que quiconque.
Herrick se leva, posa sa tasse sur la table.
— Il faut que je retourne sur le pont. Mr. Wolfe est bon marin, mais il est un brin trop rude avec les nouveaux – il fit la grimace. Parfois, il me fait peur !
— Je vous reverrai plus tard, Thomas. A quatre heures.
Bolitho se détourna pour regarder une mouette qui passait comme une flèche derrière les fenêtres de la muraille.
— Et Adam ? Va-t-il bien ? Je lui ai parlé brièvement lorsque je suis arrivé à bord. Il y a tant de choses que je voudrais savoir.
— Oui amiral, fit Herrick en hochant la tête. Avec son nouveau grade, il a plus à faire. Si vous l’aviez reçu hier, les autres membres du carré auraient pu prendre cela pour du favoritisme, alors que je sais à quel point cela vous est étranger. Mais vous lui avez manqué. A moi aussi. Je crois qu’il aimerait bien embarquer sur une frégate, mais il craint que cela ne nous blesse tous les deux et vous en particulier.
— Je le verrai dès que possible, lorsque tout le monde à bord sera trop occupé pour cancaner.
Herrick esquissa un sourire.
— Si je ne m’abuse, cela ne traînera pas. Attendez donc le premier coup de chien et ils seront trop épuisés pour seulement tenir debout !
Longtemps après qu’il fut parti, Bolitho alla s’asseoir sur le banc couvert de cuir vert qui courait sous les fenêtres. C’était sa manière à lui de faire connaissance avec son bâtiment. Il écoutait, il essayait d’identifier chaque bruit, alors même qu’il ne voyait rien de ce qui se passait au-dessus ou plus loin que le fusilier de faction.
Il distinguait le martèlement des pieds, le grincement des poulies. D’autres sons qu’il entendit le firent frissonner : un canot que l’on hissait par-dessus le pavois avant de le saisir sur son chantier avec les autres.
Une foule d’hommes au travail, houspillés sans cesse, bousculés par leurs officiers mariniers, les matelots les plus amarinés répartis parmi les nouveaux pour leur éviter de faire des bêtises.
Des volontaires s’étaient engagés à Devonport, d’autres avaient rallié le bord à Portsmouth. Marins las de la terre, individus de tout poil qui tentaient d’échapper aux poursuites, aux dettes, au gibet.
Et tous les autres, embarqués de force par les détachements de presse, sonnés, terrorisés, plongés dans un monde auquel ils ne comprenaient rien ou presque. Voilà qui ne ressemblait guère à l’image que l’on se fait d’un vaisseau du roi qui met à la voile avant de prendre glorieusement la mer. Voilà quelle était la réalité, les entreponts encombrés et la garcette du bosco.
C’était à Herrick qu’il revenait de les souder, avec ses méthodes à lui, pour en faire un équipage. Un équipage qui allait servir des canons et peut-être même pousser des cris d’enthousiasme au moment de se ruer sur l’ennemi.
Bolitho observa un instant son image dans une vitre. « Et ce qui me revient à moi, c’est de commander cette escadre. »
Allday pénétra dans la chambre et resta planté, l’air grave.
— J’ai dit à Ozzard de sortir votre meilleur manteau, amiral – il se pencha pour résister à un mouvement brusque du vaisseau. Ça va nous changer, de ne pas nous battre contre les Français. Je suppose qu’on va se faire du Russe ou du Suédois avant longtemps.
Bolitho le fixait, exaspéré.
— Ça va nous changer, dites-vous ? C’est tout ce qui vous occupe ?
Allday prit son air le plus radieux.
— Ce sont là des choses qui importent aux amiraux, naturellement, amiral, au Parlement, à toutes ces sortes de gens. Mais pas au pauvre matelot – il hocha douloureusement la tête. Tout ce qu’il voit, lui, c’est les gueules des canons qui lui crachent dessus, il sent le fer qui lui tranche son catogan. Il ne se préoccupe guère de la couleur du pavillon !
Bolitho respira lentement.
— Pas besoin de vous demander pourquoi les filles vous tombent dans les bras, Allday. Vous m’avez presque convaincu, ce coup-ci !
Allday ricana.
— Je vais m’occuper de vos cheveux, amiral. Il nous faut faire bonne figure, avec ce Mr. Browne parmi nous.
Bolitho s’assit dans un fauteuil et attendit la suite. Il fallait s’en accommoder, Allday avait forcément deviné à quel point il se rongeait, tant qu’ils n’étaient pas en mer. Mais il était tout aussi capable de ne pas le laisser seul, fût-ce une minute, avant que les commandants viennent lui présenter leurs respects. Contre Allday, on ne gagnait presque jamais.
Deux coups de cloche tintèrent sur le gaillard d’avant et, quelques secondes plus tard, Herrick arrivait dans sa chambre.
Bolitho tendit les bras pour permettre à Ozzard de lui enfiler son manteau, de rectifier son catogan et de l’aligner proprement sur le col galonné.
Allday se tenait contre la cloison. Après avoir un peu hésité, il décrocha l’un des sabres du râtelier.
Il brillait de tous ses feux, alors que le temps grisâtre ne laissait passer qu’une pauvre lumière par les fenêtres. C’était une arme magnifique, dorée, qui laissait apparaître une fois tirée de son fourreau une lame tout aussi parfaite. Il s’agissait d’un sabre d’honneur que les habitants de Falmouth avaient offert à Bolitho, en reconnaissance de ses hauts faits en Méditerranée.
Herrick admirait la scène. Pendant quelques instants, il réussit même à oublier la douleur que lui causait le fait de quitter Dulcie, les mille et une choses qui l’appelaient sur le pont.
Il savait pertinemment ce qu’Allday avait en tête et se demandait seulement comment il allait s’y prendre.
Ledit Allday laissa tomber ses yeux sur le second sabre. Une arme ancienne, à la lame droite, qui était une part de Bolitho, de sa famille. Il demanda timidement :
— Celui-ci, amiral ?
— Non, je ne crois pas, répondit Bolitho en souriant. Il va pleuvoir, je ne voudrais pas l’abîmer.
Et il attendit qu’Allday eût terminé de fixer l’autre à sa taille avant d’ajouter :
— En outre, je voudrais avoir tous mes amis autour de moi aujourd’hui – et, avec une grande claque sur l’épaule de Herrick : Montons ensemble sur le pont, Thomas, vous voulez bien ? Comme autrefois.
Ozzard les regarda s’en aller, puis annonça d’une voix morne :
— Je ne comprends pas pourquoi il ne se débarrasse pas de ce vieux truc. Ou il pourrait le laisser chez lui.
Allday ne se donna même pas la peine de répondre. Il courut rejoindre Bolitho et prendre sa place sur la dunette.
Il resongea pourtant à la remarque d’Ozzard. Le jour où Bolitho laisserait tomber ce vieux sabre de sa main, c’est que cette main serait sans vie.
Bolitho passa près des timoniers, laissa ses yeux errer sur les officiers puis sur les hommes. Le vent lui piquait les yeux, des tourbillons glacés fouettaient ses jambes.
Wolfe jeta un coup d’œil à Herrick, salua. Sa chevelure rousse flottait au vent, on eût dit qu’elle allait s’envoler.
— Tous les câbles sont virés, monsieur, annonça-t-il de sa grosse voix égale.
Herrick rendit compte à son tour à Bolitho dans les formes réglementaires :
— L’escadre est parée à appareiller, amiral.
Bolitho approuva d’un signe de tête. Il observait intensément tous ces visages qui l’entouraient et dont la plupart lui étaient inconnus.
— Faites le signal, je vous prie !
Il hésita à se retourner pour regarder le deux-ponts le plus proche, l’Odin. Ce pauvre Inch, le plaisir de revoir Bolitho l’avait laissé sans voix. Il conclut brusquement :
— Levez l’ancre.
Browne était tout près avec ses timoniers et tarabustait un aspirant censé se trouver là pour le seconder.
Quelques instants de tension, des cris sauvages à l’avant, le cabestan remontait lentement le câble dégoulinant.
— Dérapé, monsieur !
Bolitho était obligé de garder les mains dans le dos, serrées comme un étau, pour maîtriser son excitation. L’un après l’autre, ses bâtiments appareillaient et tombaient sous le vent dans un énorme fracas de toile.
Le Benbow était exactement dans le même état. On avait l’impression qu’il lui faudrait une éternité avant de se remettre en ordre. Vergues enfin brassées, huniers bien établis et tendus comme à craquer dans le vent, il se stabilisa et entama le premier bord qui l’éloignait de la terre.
Les embruns giclaient par-dessus le passavant au vent et la figure de proue au regard sévère. Des hommes s’activaient le long des vergues, d’autres, en groupes compacts, jetaient leur poids sur les drisses ou les halebas.
Wolfe n’arrêtait pas de crier des ordres dans son porte-voix.
— Monsieur Pascœ ! Faites-moi monter ces garnements dans les hauts ! Mais c’est un vrai bazar !
Bolitho aperçut son neveu qui se retournait, à l’autre bout du pont. En tant que troisième lieutenant, il était chargé du mât de misaine, on ne pouvait pas être plus loin de la dunette.
Bolitho lui fit un petit signe, Pascœ répondit de la même manière. Ses cheveux noirs cascadaient sur son visage, et Bolitho se dit une fois de plus qu’il lui ressemblait étonnamment au même âge.
— Monsieur Browne, signalez à l’escadre de se former en ligne de file derrière l’amiral – et, voyant que Herrick le regardait : Les frégates et la corvette n’ont pas besoin qu’on leur dise ce qu’elles ont à faire.
Herrick, dont le visage ruisselait, lui fit un grand sourire.
— Çà, pour sûr, amiral, elles le savent bien !
Bataillant pour s’élever dans le vent, les frégates disparaissaient déjà derrière des rideaux d’embruns afin de gagner leurs postes. De là, elles pourraient veiller sur leurs imposantes conserves.
Bolitho gagna le bord au vent pour examiner la terre. Ce n’était plus qu’une vague forme grisâtre qui disparaissait rapidement dans le mauvais temps.
Combien étaient-ils là-bas à regarder l’escadre qui s’en allait ? La femme de Herrick, l’amiral Beauchamp, tous ces marins estropiés jetés sur le sable, épaves de la guerre. Dans le temps, ils injuriaient la marine, ses mœurs, mais beaucoup sans doute avaient la gorge serrée en voyant tous ces vaisseaux sous voiles.
Il entendit Wolfe dire de sa voix rauque :
— Mais regardez-le donc celui-ci, je vous prie ! La peau et les os, son manteau ressemble à celui d’un commis qu’on aurait accroché en haut d’un anspect !
Bolitho se retourna pour voir de qui il s’agissait. Il aperçut une maigre silhouette qui se hâtait vers une descente où elle disparut. L’homme avait le visage crayeux, on eût dit d’un cadavre.
Herrick commenta à voix basse :
— Mr. Loveys, amiral, notre chirurgien. Je n’aimerais pas trop voir ce visage penché sur moi au-dessus de la table !
— Je suis bien de votre avis, répondit Bolitho.
Il emprunta sa lunette à un aspirant pour examiner ses bâtiments. Ils étaient en train de se former en ligne de file, les voiles battaient dans tous les sens par leurs travers, dans une confusion extrême.
Il allait leur falloir s’améliorer sérieusement avant de rallier l’escadre : exercices de manœuvre, école à feu, essais divers, changements de voiles. Cependant, s’ils devaient rencontrer une force ennemie avant – et Bolitho croyait savoir qu’une escadre française était à la mer –, il risquait fort de devoir conduire son escadre au combat.
Il jeta un coup d’œil à la descente, s’attendant presque à voir la face de cadavre du chirurgien. Mieux valait espérer que ce Loveys resterait inemployé le plus longtemps possible.
Le pont principal reprenait un aspect plus ordonné. Les amas de cordages étaient lovés en glènes ou élongés convenablement. Les matelots se rassemblaient au pied des mâts pour l’appel. Au-dessus d’eux, silhouettes aussi mobiles que des écureuils dans une forêt dévastée par la tempête, les gabiers s’activaient pour régler les voiles et les faire travailler au mieux.
Il était temps pour lui de s’éloigner un peu, de laisser Herrick exercer son commandement.
— Je descends à l’arrière, commandant.
— Bien amiral, répondit Herrick qui devinait facilement son humeur. Je vais faire travailler un peu la batterie haute jusqu’au crépuscule.
Pendant près d’une semaine, l’escadre continua à tailler durement sa route en mer du Nord, dans une mer dont même le vieux Grubb finit par admettre qu’elle était l’une des pires qu’il eût jamais vues.
Toutes les nuits, les vaisseaux passaient sous voiles de gros temps. Chaque aube les obligeait à répéter la même manœuvre épuisante pour retrouver leurs conserves dispersées. Puis, plus ou moins en formation, ils reprenaient leur route cap au nordet, on recommençait les exercices.
Plusieurs hommes de l’escadre furent tués ou blessés. La plupart des morts étaient dues à des chutes du haut de la mâture, lorsque les hommes à moitié rendus aveugles par le sel devaient aller réduire la toile ou réparer quelque avarie du gréement, du moins lorsque le temps le permettait.
A bord du Benbow, plusieurs hommes avaient été blessés, en bonne partie à cause de leur inexpérience. De nuit, sur le pont englouti dans l’ombre, il était facile de se faire happer par une manœuvre raidie à se rompre. Cela vous laissait sur la peau comme une marque de fer rouge.
Un marin disparut sans que personne se fût aperçu de rien, balayé par-dessus bord, évanoui, laissé à son sort atroce de voir pendant quelques instants le deux-ponts s’éloigner sans espoir.
Tout était humide, il faisait un froid de gueux. Le foyer de la cuisine était la seule source de chaleur, mais il était impossible de faire sécher quoi que ce fût à bord d’un bâtiment qui vous donnait sans cesse l’impression de mettre le pont dans l’eau.
Chaque fois qu’il montait, Bolitho avait l’impression presque physique de pénétrer un mur de ténèbres. Connaissant son Herrick comme il le connaissait, il savait très bien que l’on ne pouvait rien faire de plus pour soulager la misère des hommes. Certains capitaines s’en seraient souciés comme d’une guigne. Bien au contraire, ils auraient plutôt donné ordre à leur bosco de fouetter le dernier à arriver en haut ou le dernier à descendre après avoir accompli sa tâche. Herrick n’était pas ainsi. Depuis le temps où il était enseigne jusqu’à son grade actuel, il avait gardé la même détermination inébranlable. Il aimait mieux commander qu’imposer sa loi, comprendre ses hommes plutôt que de faire usage de ses prérogatives.
Pourtant, en dépit de tout cela, trois hommes furent condamnés à subir le fouet après que Herrick eut donné lecture du Code de justice maritime tandis que le vaisseau continuait de tailler sa route à travers les lames.
Bolitho s’était tenu à l’écart pendant l’exécution de la sentence. Cela ne le regardait plus directement. Il s’était contraint à faire les cent pas dans sa chambre en écoutant le fouet qui s’abattait en cadence sur les dos nus et le roulement saccadé du tambour.
Il commençait à comprendre ce que lui-même, comme n’importe quel amiral, devait faire pour rester sain d’esprit dans les durs moments de ce genre.
Enfin, et de manière soudaine, le vent finit par tomber légèrement, quelques petites taches de ciel bleu se montrèrent même à travers les nuages. Marins et fusiliers purent ainsi reprendre leur souffle, on distribua de la nourriture chaude dans les entreponts comme on fait pendant une accalmie au combat, lorsque le coq n’est pas sûr de pouvoir garder très longtemps sa cuisine en service.
Bolitho sentit immédiatement la différence lorsqu’il monta sur le pont aux alentours de midi. Les aspirants, qui faisaient semblant de rester imperturbables, essayaient de prendre une hauteur pour déterminer la position sous la surveillance du pilote et de ses aides. Les gabiers qui travaillaient dans les hauts n’étaient plus obligés de se cramponner à des haubans vibrants ou aux vergues, mais pouvaient enfin se déplacer plus facilement d’un point à l’autre. Le second, suivi d’un cortège d’experts, passait le long du passavant bâbord, s’arrêtant de temps à autre pour noter ce qui avait besoin d’être réparé, repeint, épissé. Il était suivi de Dodge, le canonnier, du gros Tom Swale, le bosco tout édenté, de Tregoye, maître charpentier, et de plusieurs de leurs aides.
Près de la descente avant Purvis Spreat, commis du Benbow, était en grand conciliabule avec le cinquième lieutenant. Le carré avait peut-être besoin de vivres ? Ou les officiers avaient bu trop de vin de Madère ? Allez savoir. Spreat avait la tête de l’emploi, songea Bolitho : l’œil vif, soupçonneux, juste ce qu’il fallait d’honnêteté pour ne pas avoir d’ennuis. Son rôle consistait à nourrir et à fournir des vêtements à tout ce qui vivait à bord, il ne pouvait même pas espérer se réfugier derrière le mauvais temps ou arguer d’une erreur de navigation.
Les fusiliers, alignés au repos sur deux rangs qui faisaient comme des traits écarlates, se balançaient en suivant les mouvements du bâtiment. Bolitho les examina un moment, essayant de mettre des noms sur ces visages, d’estimer leurs capacités et leurs faiblesses. Le major Clinton, secondé par le lieutenant Marston, inspectait lentement les rangs en écoutant les remarques du sergent Rombilow au sujet de chacun de ses hommes et de ses tâches précises.
Les fusiliers appartenaient décidément à une race étrange. Ils étaient certes entassés à bord exactement comme les marins du Benbow et pourtant, ils étaient des êtres totalement à part, avec leurs mœurs et leurs habitudes à eux. Bolitho les avait vus à l’œuvre en Amérique, pendant la révolution. A l’époque, il était jeune enseigne et faisait ses premières armes, avant d’exercer lui-même un commandement. Que ce soit en Méditerranée ou aux Antilles, en Atlantique, aux Indes, les fusiliers avaient tous un trait commun : on pouvait leur faire confiance.
Il vit ensuite la relève de quart qui se rassemblait sous la dunette pour le service de l’après-midi, les hommes qui allaient prendre le bâtiment en charge pendant les quatre prochaines heures.
Çà et là, un homme agitait les mandibules pour savourer le goût du premier repas convenable depuis plusieurs jours. D’autres examinaient la nouvelle tournure du temps avec un intérêt tout professionnel ou, dans le cas des nouveaux embarqués, avec un soulagement non dissimulé.
La plupart des hommes jetaient aussi de brefs coups d’œil à leur amiral qui faisait les cent pas sur la dunette du bord au vent. Ils détournaient vite le regard chaque fois que Bolitho les apercevait, rien que de très classique : l’intérêt, la curiosité, une certaine dose de rancune. Bolitho savait d’expérience que, s’il voulait en obtenir davantage, c’était à lui de s’y employer.
Il entendit la voix de Pascœ qui arrivait à l’arrière. Il salua Speke, second lieutenant, qu’il venait relever.
— Relève parée à l’arrière, monsieur.
Le même rite se déroulait au même moment à bord des autres bâtiments. Habitudes et traditions, pièce bien rodée dans laquelle chacun avait occupé successivement tous les rôles jusqu’à tous les connaître à la perfection.
Les deux officiers examinèrent successivement le compas, le livre de bord, les voiles, tandis que les autres acteurs en faisaient autant de leur côté : les timoniers et les quartiers-maîtres, l’aspirant de quart. Bolitho fronça le sourcil : comment s’appelait-il donc ? Ah oui ! Penels, c’était cela. Le plus jeune du bord, il n’avait que douze ans et c’était un « pays » qui venait de Cornouailles – il sourit : A peine un homme.
— Relève de barre, je vous prie.
Huit coups tintèrent sur le gaillard d’avant, les hommes qui quittaient le quart se précipitèrent dans les entreponts pour aller se nourrir et boire un bon coup de rhum.
Bolitho traversa la dunette.
— Vous avez l’air en forme, Adam.
Ils s’éloignèrent un peu de la grande roue double et des trois timoniers qui l’armaient, et allèrent se promener côte à côte le long des filets au vent.
— Merci, amiral, fit Pascœ en lui jetant un coup d’œil… je veux dire mon oncle. Vous aussi, vous avez l’air en forme.
Lorsque Bolitho finit par consulter sa montre, il comprit brusquement qu’il avait parlé une bonne heure avec son neveu, alors que cela lui avait paru durer quelques minutes. Pourtant, ils n’avaient pas évoqué du tout ce qui se passait autour d’eux. Ils n’avaient parlé ni de la mer ni du ciel, ni des embruns ni de la toile bien bordée, mais de chemins de campagne, des chaumières aux toits bas, de l’énorme masse grise du château de Pendennis.
Pascœ, tout hâlé, ressemblait à un gitan.
— Nous allons bientôt grelotter, mon garçon, conclut Bolitho. Nous arriverons peut-être tout de même à descendre à terre. C’est pour cela que je n’ai jamais pu supporter ce blocus dans le golfe de Gascogne. Les Britanniques ont les larmes aux yeux lorsqu’ils évoquent leurs « murailles de bois », tous ces vaisseaux battus par la tempête qui maintiennent les français au port. Ils en parleraient avec moins d’émotion s’ils savaient vraiment ce que cela signifie.
L’aspirant Penels les appela :
— Signal du Styx, monsieur – et, s’adressant expressément à Pascœ : « Un homme à la mer ! » monsieur.
Pascœ lui fit signe qu’il avait entendu et attrapa une lunette qu’il pointa sur la frégate visible dans le lointain.
— Faites l’aperçu, je préviens le commandant.
Il distinguait la forme de la frégate, de plus en plus mince au fur et à mesure qu’elle venait dans le lit du vent, toutes voiles faseyant dans un grand désordre. Il fallait espérer qu’elle aurait le temps de mettre son canot à la mer à temps pour récupérer l’infortuné.
Bolitho observait Pascœ, lui-même occupé à surveiller la manœuvre de la frégate. Il songeait également à son commandant, John Neale. Un homme qui avait l’âge de Penels lorsque cette mutinerie avait éclaté à bord de la Phalarope, au cours de la guerre d’Indépendance. Un petit garçon rond comme une boule, il le revoyait parfaitement. Il en souriait même, à présent, en se souvenant de la scène : Herrick et lui l’avaient enduit de beurre rance afin de le faire passer dans une manche à air pour lui permettre d’échapper aux mutins et d’aller chercher de l’aide. Neale était un gringalet, mais la chose n’avait pas été facile.
Et maintenant, Neale était capitaine de vaisseau. Bolitho savait exactement ce que pouvait penser Pascœ en admirant la manœuvre dans son instrument.
— Je m’en occuperai dès que possible, Adam. Je ferai ce que je peux, vous l’avez bien mérité.
Pascœ se tourna vers lui sans comprendre.
— Vous le saviez, mon oncle ?
— J’ai commandé une frégate, moi aussi, répondit Bolitho en souriant. C’est une expérience que l’on n’oublie jamais – il leva les yeux vers sa marque qui flottait en tête d’artimon : Jamais, même lorsqu’on vous l’enlève.
— Merci beaucoup, s’exclama Pascœ, je… je veux dire, j’ai tout de même envie de demeurer avec vous. Mais vous avez ce que c’est. J’ai l’impression de piétiner, en restant à bord d’un vaisseau de ligne.
Bolitho aperçut Ozzard qui se faufilait sous la dunette, sa mince silhouette courbée pour résister au vent. Il était temps d’aller dîner.
— Allez, conclut-il en ricanant, j’ai bien dû dire la même chose, moi aussi !
Comme Bolitho descendait, Pascœ reprit ses allées et venues au vent, les mains dans le dos, comme il l’avait vu faire si souvent.
Pascœ n’aurait jamais osé dire quoi que ce fût de ses espérances, pas plus à Bolitho qu’à Herrick. Mais il aurait dû savoir qu’il ne pouvait avoir de secret pour aucun des deux.
Il pressa un peu le pas, rêvant à un avenir qui n’était peut-être plus tout à fait un beau rêve.